Une petite fille privilégiée
Un enfant dans le monde des camps - 1942-1945

“…Bergen-Belsen, j'en reviens, 50 ans que j'attendais ce moment-là !
Lorsque j'ai franchi la grille, quelque chose m'a arrêté, tout net : les oiseaux… ça chantait partout… On me demande s'il n'y avait pas d'oiseaux dans les camps. Je ne sais pas. Peut-être qu'il y en avait, mais on ne les voyait pas et on ne les entendait pas, parce qu'on voyait et qu'on entendait bien autre chose.
A Bergen, maintenant, les oiseaux chantent partout.
Ah ! qu'il est beau, mon camp !

J'étais toute fière. Il faut dire que, lorsque j'avais onze ans et que j'y passais un an, il n'étais pas beau comme cela. Le typhus y sévissait et comme l'épidémie se propageait, les troupes anglaises ont dû tout brûler, même le four crématoire.

Alors j'ai marché, presque les mains tendues comme un aveugle, cherchant des points de repère, essayant de situer ma baraque, mon infirmerie, ma place d'appel.
Rien. Tout est beau, tout est vert, tout est paisible, même la sombre forêt est traversée par les rayons du soleil. Il y a bien de temps en temps de gros monticules indiquant : "ici 5000 morts ; ici 2000 morts, ici nombre de morts inconnu." Mais les oiseaux chantent. Pour un peu, je me serais couchée dans l'herbe.
Et puis, dans le musée, j'ai vu les photos des charniers, la charrette aux morts, les mourants dans la boue. Alors, je me suis calmée, j'avais retrouvé mon enfance…"

Francine Christophe